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Journal de marche de la promotion Mailloux – EA 1938 – 1ère partie

Le piège avait 3 ans …

Journal de marche de la « Mailloux »

(Septembre 38 – Août 40)

Pour toi, frère poussin, cette vieille chronique

Fidèlement traduite en une forme épique.

La trame en est solide, elle défie le temps,

Car c’est le feu sacré dont on brûle à 20 ans.

18 juillet 1985

Signé : Georges Martin EA38

I – Prélude :

Présentation de la promotion – Mémorable brimade- Jeux innocents – Sortie au Baux-de-Provence

 – Première prise d’armes – Bahutage par les anciens – Remise des poignards.

Le piège avait 3 ans : Salon après Versailles.

Déjà du BDE s’élevaient les murailles,

Et des baraquements alignés dans la plaine,

Tout l’agreste confort se devinait sans peine.

Alors, en fin d’été quand la terre est si belle,

Naquit de cent-vingt noms, en quête de ses ailes

Et d’un noble idéal, une autre promotion.

C’était cette promo qui dans la tradition

Devait porter le nom de « colonel Mailloux »

Et le porter bien haut, comme si les cailloux

De la Crau recouvrant l’étendue désertique

Attendaient et l’instant et le grain authentique

Pour lever des épis à nuls autres pareils

Et les faire grandir au feu d’un pur soleil.

Cette promo devait, le règlement oblige,

Deux très longues années attendre ses rémiges ;

Deux très longues années de biffes et d’amphis

Devaient la peaufiner pour les futurs défis.

Six fougueux pelotons groupés en 2 brigades,

Se délassant des cours en saines rigolades,

Rivalisant d’ardeur et d’imagination,

Entretenaient entre eux un vent d’émulation.

Chacun avait son nom légué par les Anciens.

Pour ces nouveaux venus ce fut le premier lien

Qui tissa sans tarder les solides vertus

D’un bel esprit de clan et d’amitié vécue.

Ils étaient les « Caïds », les « Nénesses », les « Lions »,

En tête aux défilés non sans ostentation ;

Les « Bovidés », les « Durs » et les « Trompe-la-mort »

Toujours prompts au chahut, non sans quelque remord.

 

———

 

La gloire du totem les tenait en haleine.

La grosse distraction, les premières semaines,

Consistait à forcer, de nuit évidemment,

Les portes qui fermaient assez sommairement

Le bâtiment voisin d’un autre peloton.

Sur la pointe des pieds, avançant à tâtons,

Ils faisaient irruption en trombe dans le noir

Où vingt justes, confiants, dormaient comme des loirs,

Leur tombaient sur le poil sans faire de quartier

En virant aussi sec les lits dans leurs entiers.

L’action étant suivie d’un repli stratégique,

N’allait pas, c’est normal, sans provoquer réplique.

Les assaillants du jour étaient bientôt victimes,

Chacun revendiquant des dépouilles opimes.

Plus vicieusement, il y eut quelquefois

Dans le plus grand secret des coups bien plus sournois,

Comme l’inondation de la chambrée voisine

Par un tuyau branché, sans que rien se devine,

Aux lavabos communs, passant par la fenêtre,

Escaladant le mur, et, toujours sans paraître,

Débouchant sur le toît dedans la cheminée

Du poêle des copains à grand peine allumé.

La « strass » en général tolérait ses fredaines.

Pourtant un certain soir, l’officier de semaine

Sans doute désœuvré ou brimé par bobonne

Ne prit pas ses ébats tellement à la bonne.

Il nous fit équiper en tenue de campagne

Et dans la grande cour, ce fut bientôt le bagne

Car pendant près d’une heure il nous persécuta.

Et pas question, bien sûr, de grève sur le tas.

Ployant sous le barda, harassés et fourbus,

Nous dûmes le subir, même les plus têtus.

Il ne nous épargna pas la moindre brimade :

Et du pas cadencé, et de la cavalcade,

Et de la reptation, et du maniement d’armes.

Déjà en temps normal cela manque de charme,

Mais quel raffinement ! C’était jour de piqûre,

Nous avions de la fièvre avec l’épaule dure.

Il y prit du plaisir mais il ne sut combien

Il ne dut son salut qu’à son ange gardien,

Car sans ce secours-là – c’est ici qu’il faut rire –

Il nous l’aurait « copié » …, et il risquait le pire.

 

———

 

La promotion devait, selon la tradition,

Choisir un « chef de bordj » pour une animation

Capable de créer l’ambiance requise

Et pour combattre en nous les humeurs par trop grises.

Il fut à cette fin décidé un concours

À but électoral qui, sans de vains discours

Mais par opérations des plus spectaculaires,

Saurait des candidats montrer le savoir-faire.

Et cela donna lieu à quelques canulars

Arbitrés aux bravos d’une promo hilare.

Certains coups sont encore dans toutes les mémoires

Perpétrés forcément par les nuits les plus noires.

 

Il y eut tout d’abord, un beau matin, stupeur !,

Cette disparition du grand mât des couleurs

Négligemment laissé de tout son long par terre

Attendant le moment d’être dressé en l’air.

Ce n’était pas l’hiver, donc cet escamotage

N’était point en rapport avec notre chauffage.

L’encadrement perplexe enquêta de partout

Sans pouvoir du mystère enfin venir à bout.

On dragua la Touloubre, on ratissa les prés,

Et tout cela en vain – Que le mât fut si près,

Qui eut osé y croire ? Et pourtant, à deux pas,

Il était là l’objet de tout ce branle-bas …

Dans les combles caché, au-dessus d’une étude.

Un commando poussin par travail des plus rudes

L’avait par la lucarne enfilé tout au fond

Et doucement rangé au-dessus du plafond.

Il fallait mettre fin à ce remue-ménage.

Attendre plus longtemps n’aurait pas été sage

Et le mât par miracle était réapparu

Aussi discrètement qu’il avait disparu.

 

Un autre canular qui fit beaucoup de bruit,

D’une invention macabre étant vraiment le fruit,

Fut la transformation en triste cimetière,

En pleine cour d’honneur, de la pelouse entière :

Tumuli alignés marqués de croix rustiques

Avec chacun couronne ou bien gerbe authentique

En perles de couleurs que quelques volontaires

Étaient allés rafler aux rebuts funéraires

Jouxtant la nécropole aux abords d’un village ;

Ne pas en profiter eut été bien dommage.

De tous nos officiers c’était une hécatombe :

L’un d’eux était nommé sur chacune des tombes.

Une tendre épitaphe ironique et benoîte

Portait à ses sommets l’art de la mise en boîte.

 

Et il y eut aussi comme coup remarquable

Ce qui plus que tout autre était un tour pendable.

Mais jugez-en plutôt … On nous avait dotés

En ces temps reculés pour apprendre à sauter

Confiant en son pépin, d’une tour métallique

Du sommet de laquelle, avec ou sans panique,

On devait nous larguer, vulgaire sac de sable,

De toute la hauteur, suspendus à un câble

Qui freinait la descente et donnait de l’audace.

On ne saura jamais si c’était efficace

Car la tour servit peu sauf en une occasion,

Celle précisément de l’histoire en question.

Ainsi donc un matin tandis que nous partions

En petites foulées pour notre exhibition

De culture physique on vit avec surprise

Lentement balancé sous l’effet de la brise

Tout un assortiment de meubles de bureau

Pendu en chapelet au câble jusqu’en haut,

Y compris un grand poêle en fonte et très pesant.

Un bel exploit sans doute au regard des passants.

Mais pour les pauvres gars qui, une nuit entière,

Avaient pour sûr connu la croix et la bannière,

Une satisfaction mitigée d’inquiétude

Car ils voyaient pointer quelques vicissitudes.

 

C’étaient là jeux d’enfants, encore un peu potaches,

Avec le sérieux jouant à cache-cache.

Mais qu’ils soient rassemblés au salut aux couleurs,

Graves, au garde-à-vous, ils n’étaient qu’un seul cœur

Brûlant d’un même feu, éperdus d’espérance

Pour si noble Patrie qu’était alors la France.

 

———

 

Après le premier mois de mise en condition

À la vie militaire et d’initiation,

Pour nous faire oublier les affres endurées

Lors du triple vaccin, médecine d’entrée,

On nous gratifia d’un peu de liberté

Dont jusqu’à ce jour-là nous n’étions pas gâtés.

Une sortie aux Baux, nid d’aigle provençal,

Pour de jeunes aiglons un endroit idéal,

Fut donc organisée pour la promo entière,

Les instructeurs compris. Là, dans ces vieilles pierres,

Saisis par la grandeur de ce site historique,

Les poussins dispersés en groupes bucoliques,

Évoquant cours d’amour, gentes dames, seigneurs,

Un passé exaltant, galant et batailleur,

Oublièrent un temps leur dure sujétion

De victimes piégées par goût d’aviation.

 

———

 

Point ne sera question au cours de ce récit

De ces heures sans fin où ils devaient aussi

Assimiler à fond tant de cours théoriques

Qui rappelaient par trop leur temps de rhétorique

Et qu’ils devaient subir plus tôt à contrecœur

Car ce n’était point-là terrain d’aviateurs.

D’école du soldat, discipline obligée

Mais assez peu de goût des jeunes enragés

N’ayant comme ambition que le vol à plein temps,

En prélude à l’envol, ils eurent leur content.

Quand ils en surent tous les secrets et les charmes

Leur savoir fut testé par une prise d’armes.

Avant le défilé, aux accents de « Aux champs »,

Le général passa, très lentement marchant,

Notre troupe en revue. C’était un fier soldat

Très racé, élégant, dont l’œil ne cillait pas,

Qui boîtait bas à gauche en traînant la guibolle

D’un air très martial – jusqu’ici, rien de drôle.

Mais allez donc prévoir les ironies du sort

Et des événements les imprévus ressorts.

Le colonel patron de l’École en ce temps,

Un chef plutôt trapu, au port noble pourtant

Qui le flanquait de près, symétrie diabolique,

Claudiquait fort à droite au rythme de la clique

Tandis que sur trois rangs, en présentant les armes,

Sentant grandir en eux l’envie de rire aux larmes,

Le regard à cent pas, mais la pupille en coin,

Ayant l’air impassible et n’en pouffant pas moins,

Nos poussins suffoquaient. Cet âge est sans pitié,

D’un sérieux guindé ignorant les sentiers.

Et pendant qu’imposant le général passait,

Un sourd frémissement derrière lui naissait

Et qui s’amplifiait avec l’éloignement,

Faisant les mousquetons tanguer allègrement.

L’épreuve fut conclue par un fier défilé.

À quelques temps de là, ayant assimilé

En gros le règlement et sachant désormais

Que discipline était la force des armées,

Vint le jour attendu entre tous vénéré,

Qui pour nous confinait au domaine sacré,

Où les poussins devaient recevoir leur poignard,

Cet attribut si cher au cœur de tout Piégeard.

 

———

 

La journée commença par un grand bahutage

De la part des anciens sûrs de leur avantage.

Ils étaient arrivés des quatre coins de France.

Forçant leur naturel en cette circonstance,

Forts d’être auréolés de prestige à nos yeux,

Ils furent arrogants, brutaux et vicieux :

Ramping, crapahutage avec tout le barda

Et sans ménagement pour l’Élève soldat.

Déguisé en « focams », tenue bien spécifique

Inspiré d’un ver blanc d’origine mythique,

Nous dûmes nous traîner, couverts de quolibets.

Et en tenue de cuir, comment ne pas tomber

Quand il fallut passer à cadence sauvage

Sous les ailes, le train ou bien le fuselage

De nos Potez vingt-cinq ? Puis groupés à l’arrière

On nous fit entonner comme épreuve dernière

« Les rapaces » en chœur, tandis que, sardonique,

Un Ancien déchaînait toute la mécanique

De l’Hispano-Suiza, et qu’un autre complice

Au poste mitrailleur, dans le vent de l’hélice,

Débouchait prestement une Veuve-Clicquot

Dont l’embrun généreux nous fouettait d’en haut.

 

———

 

Après la bonne humeur de ces préliminaires

Cette belle journée restait donc à parfaire

Car les jeunes poussins tels les preux chevaliers,

Brûlaient de recevoir leur arme d’officier.

Devant nos vieux Potez, compagnons tutélaires,

Ces vénérables zincs au service exemplaire,

La promo déployée en ligne sur un rang

Par groupes, tour à tour, vint se placer devant

Les Anciens qui devaient faire office de père

Et chacun, tête nue et un genou en terre,

Reçut avec ferveur son poignard d’officier

Et le dépôt sacré transmis avec l’acier.

Le Poussin adoubé se relevait rapace

Il savait désormais qu’il devait « Faire Face ».

 

 

 

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