Témoignages de femmes
Motivation et intégration des « volontaires féminines »
engagées dans l’Armée de l’Air (1942-1945)
Présentation
Cette présentation est basée sur les témoignages de 25 femmes qui ont participé sous l’uniforme, à la reconstruction de l’armée française en Afrique du Nord, aux débarquements en Corse et en Provence, à la libération du pays et à l’évacuation des camps de concentration en Allemagne. Ces interviews représentent une source précieuse. En effet, c’est la première fois[i] que des auxiliaires et des volontaires féminines s’engagent en tant que militaires dans l’Armée de l’air. De plus rares sont celles qui ont témoigné[ii].
Cet échantillon est homogène et peut être considéré comme représentatif. En effet, la plupart des témoins ont une trentaine d’années lorsqu’elles s’engagent en tant qu’infirmières ou ambulancières entre 1943 et 1944[iii]. Elles ont vécu les mêmes expériences au sein de la même section. Elles avaient toutes rang d’officier, possédaient une formation d’infirmière et connaissaient le milieu militaire. De plus, ces interviews réalisées à l’époque par la section orale du Service Historique de l’armée de l’air l’ont été par les mêmes personnes, avec la même grille d’entretien sur une période de courte durée (entre 1980 et 1985). Enfin, ces femmes vont presque toutes œuvrer dans le milieu caritatif au plus près des combats.
Parmi les sujets abordés par les témoins, nous n’avons retenu que deux thèmes répondant à deux questions essentielles : Quelles sont les motivations et les attentes de ces personnels et à quelles difficultés ont-elles été confrontées tout au long de leur parcours ? Nous conclurons cette présentation en abordant les frustrations liées à leur sortie de guerre, en essayant de comprendre, à travers les évolutions des statuts depuis 1945, pourquoi, celles qui sont restées, se sont senties rejetées socialement. Enfin, nous essayerons de montrer que la perception de ces frustrations reste identiques entre deux générations séparées par 60 ans.
Nous nous appuierons donc essentiellement sur le discours sans jamais aller au-delà de la transcription, de la restitution fidèle. Il est en effet impossible de procéder à des comparaisons, à des analyses approfondies. C’est le témoignage brut, sans déformation, qui sera au centre de cette étude. Nous avons voulu, réaliser une simple approche, livrer des sentiments, des jugements, sans nous appuyer sur des anecdotes. Toutes les idées énoncées dans ces quelques pages sont partagées par la plupart des témoins. Nous n’avons retenu que les « impressions de groupe », celles que l’on pouvait vérifier et analyser soit par recoupement soit par des recherches bibliographiques. Cette étude ne représente que le début d’un travail qui se veut plus large en ce qui concerne le nombre d’interviews à analyser et les thèmes de recherche à aborder.
Quelles sont donc les principales motivations de ces personnels ? Pour répondre nous allons tout d’abord parler de patriotisme et du sens des valeurs, c’est-à-dire de la volonté de se battre et de continuer.
Ces engagées mettent souvent en avant les valeurs à défendre, le sens du devoir, tout en parlant de grandeur et de servitude. Elles ressentent l’envie de lutter, en connaissant parfaitement la place qu’elles doivent tenir c’est-à-dire la place qu’elles ont occupée pendant la première guerre mondiale. Elles expliquent cette volonté, ce patriotisme, par l’éducation reçue en mentionnant que pendant toute leur enfance, elles ont été élevées dans une certaine idée de la France[iv] et bercées par les phrases cultes comme « mourir pour la patrie est le sort le plus beau »[v].
Ces discours ne sont pas foncièrement différents de ceux des hommes et expriment un patriotisme aussi marqué, aussi fort[vi]. En effet, elles n’hésitent pas à dire qu’elles étaient indignées par l’avancée allemande et que le 14 juillet 1940 était une journée de deuil.
La plupart des témoins soulignent leur désir de poursuivre le combat et de rejoindre la France Libre. Elles expriment leur envie de se projeter dans la guerre afin d’apporter une contribution utile et d’être au plus près des évènements[vii]. Elles expliquent cette volonté par le fait qu’en tant qu’anti-vichystes elles se devaient de ne pas accepter cette défaite préoccupante et qu’il était indispensable d’agir. Ici, l’action est le principal moteur de motivation pour rejoindre les armées. Mais tous ces témoins expliquent qu’il était impossible de mener à bien ce plan soit parce que le départ n’était pas envisageable puisqu’il fallait obtenir l’autorisation parentale, soit parce qu’il était difficile de s’impliquer et d’agir en Afrique du Nord. Nous soulignerons donc ici les discours directement hérités de l’après-guerre, le rappel constant à cette éducation reçue et assimilée que l’on peut qualifier d’imprégnation. Mais aussi cette accaparation de la part de ces femmes de l’idée de sauver la « maison France ».
Elles sont également motivées par l’envie d’agir et de participer à la reconquête.
Le sentiment qui domine également est le besoin de faire quelque chose d’important. Ainsi, lorsqu’elles font référence à cette envie, elles parlent toujours de participation à un effort de guerre, d’implication directe, de contribution active : pour elles « c’est un devoir en temps de conflit ». Les explications sont claires, si elles doivent mener des actions, elles doivent le faire pour la France, elles parlent même de « service exceptionnel ». Elles se disent toutes concernées par la guerre et profondément affectées par l’attente et la débâcle, par le fait de se sentir écartées de l’action. De plus, elles avaient l’impression que, les hommes étant partis, les choses « allaient se passer sans elles »[viii].
Ces motivations sont renforcées par le sentiment d’injustice perçu pendant cette période. Le terme « formidable vengeance » revient souvent, soit pour effacer cette incroyable défaite, soit pour certaines, parce que le mari a été fusillé, soit tout simplement pour se battre contre le sort.
Toutes ces femmes sont motivées pour servir et pour agir, mais dans un cadre particulier, un cadre institutionnalisé, un cadre qu’elles ne peuvent pas transgresser, le domaine caritatif, l’action sanitaire[ix]. Elles connaissent ce domaine, elles ont été préparées culturellement, psychologiquement et professionnellement à ces fonctions considérées comme féminines[x]. Certaines possèdent le diplôme d’infirmière, d’autres ont suivi une formation par l’intermédiaire de la Croix-Rouge[xi]. Ainsi, pour elles, s’engager est le seul moyen de marier patriotisme, esprit humanitaire et compétence. Elles revendiquent le côté « marraine de guerre » puisque, pour les femmes, il était impossible à l’époque d’œuvrer efficacement en dehors de l’armée.
En s’engageant, elles mettent donc au service de l’institution militaire des compétences particulières[xii], elles participent à l’effort de guerre et elles répondent à leurs propres attentes. Elles veulent mener simplement une activité enrichissante d’un point de vue humanitaire, évoluer dans un cadre sécurisant. Elles parlent de dévouement et d’abnégation tout en y associant l’efficacité et la valeur de l’action menée.
Elles ressentent également le besoin d’évoluer au plus près de l’action. Elles veulent connaître des sensations, vivre quelque chose d’exaltant[xiii]. Deux populations ressortent, celles qui n’ont pas une âme guerrière et dont la raison de leur engagement est « l’action pas la guerre » et celles qui ne conçoivent l’action que dans la guerre. L’une d’entre elle nous dit : « L’action m’intéresse, la guerre m’intéresse, si je quitte l’armée en 1945 c’est parce que justement je ne me retrouve plus dans un milieu qui ne bouge pas ».
C’est également l’envie de découverte et d’aventure qui anime ces volontaires. Elles ne veulent pas rester en Afrique du Nord, elles souhaitent intégrer le corps expéditionnaire et participer aux opérations. Elles gardent d’ailleurs un souvenir fascinant des différents débarquements auxquels elles ont participé.
La motivation s’explique aussi par l’endogamie militaire, par un fort sentiment de perpétuer la tradition.
La majorité de ces personnels a profondément été marquée, influencée par la carrière militaire du père[xiv]. Elles ne cachent pas leur envie de continuer, de perpétuer la tradition familiale puisqu’elles appartiennent à une lignée[xv]. C’est une sorte de défi à relever. Elles se devaient d’assurer cette continuité parce que pour certaines elles étaient filles uniques et parce que le père, omniprésent dans les interviews, avait enfin trouvé dans sa fille un compagnon d’arme.
Mais il n’y a pas que le père qui intervient dans les explications, certaines sont « entraînées » par un frère ou une sœur qui sont entrés en Résistance ou se sont engagés dans les Forces Françaises Libres. Elles n’hésitent donc pas à dire que la famille tient une place importante dans leur choix.
C’est cette famille proche, dont la plupart des membres sont issus de l’armée de l’air ou du monde aéronautique, qui leur a transmis la passion des avions et du vol. En effet, les expériences de leur père, de leur frère ou de leur mari ont influencé leur décision en ce qui concerne le choix de l’arme. Dans tous les cas, il semble que la motivation De s’engager s’explique par le besoin d’être à proximité des avions. Elles sont passionnées par la technique, par les rallies, par les raids de l’Entre-deux guerres et par les grands noms de l’aéronautique.
C’est vers le contexte social qu’il faut se tourner afin d’expliquer cette passion pour le vol et la technique ; c’est se rappeler que l’Armée de l’air est une armée nouvelle, que les années d’avant guerre correspondent aux grands exploits aéronautiques, que le domaine sportif est à l’honneur et que les sports mécaniques connaissent un fort engouement depuis le début du siècle.
La dernière raison que nous aborderons afin d’expliquer cette motivation à l’engagement correspond à un fort besoin d’émancipation
Elles expriment également leur envie de liberté individuelle et d’émancipation en mentionnant que tout ce qu’elles ont fait, elles l’ont fait seules. Cette indépendance, cette volonté d’agir et de « faire ce qu’elles avaient envie de faire », de « montrer de quoi elles étaient capables », ressort significativement. L’une d’entre elle explique : « Mon engagement était indispensable à ma vie de couple, c’était un complément indissociable. ». Une autre mentionne qu’il lui était nécessaire de mener enfin une vie indépendante. Mais si elles veulent porter l’uniforme c’est aussi parce que certaines n’ont pas de qualifications reconnues et sont donc très mal rémunérées, ou encore parce qu’étant chef de famille avec des enfants à charge il était nécessaire de travailler, ou enfin parce que la famille peu fortunée ne pouvait pas l’aider[xvi]. Donc, s’engager c’était s’assurer une autonomie financière, sortir d’un carcan social et accéder à l’indépendance[xvii].
C’est le débarquement en Afrique du Nord qui sera l’élément déclencheur en ce qui concerne la prise de décision[xviii]. Le fait « d’être au plus près de la guerre » avec les troupes alliées et celles de la France Libre et de côtoyer une armée destinée à débarquer, va réveiller et fortifier toutes les motivations difficiles jusque là à concrétiser.
Si nous parlons maintenant des heurs et des difficultés d’intégration il nous faut aborder la place et le rôle que ces femmes pensent avoir tenu tout au long du conflit.
Lorsque l’on interroge ces femmes sur le travail qu’elles ont accompli, elles parlent tout d’abord des qualités humaines de leurs camarades et vantent un grand professionnalisme. C’est toujours avec la volonté de défendre le rôle qu’elles ont tenu lors des opérations qu’elles s’expriment. Elles font ressortir les compétences qu’elles ont déployées tout au long de ce conflit en les comparant souvent à celles des hommes. Elles font état de ce courage remarquable dont elles ont fait preuve. Elles parlent de cran extraordinaire qui les rendait plus aptes que les hommes à mener certaines actions[xix]. Elles soulignent l’esprit de dévouement et d’idéal qui les animait et qui les rendait plus travailleuses, plus résistantes que leurs collègues masculins. La camaraderie est également une qualité importante qu’elles soulignent, en mentionnant qu’il n’y avait aucune mesquinerie et qu’à l’inverse des hommes, il n’existait pas, chez elles, de compétition[xx]. Elles parlent d’une ambiance qu’elles n’ont jamais rencontrée ailleurs, d’un esprit d’équipe excellent parce qu’il y avait une « égalité sous l’uniforme ».
Lorsqu’elles abordent l’importance de leur rôle[xxi], elles rappellent, tout d’abord, qu’elles étaient certes destinées à remplacer les hommes, mais qu’elles n’étaient pas des supplétives et que, sur le terrain et dans l’action, elles ont tenu une place primordiale. Elles mentionnent, que si elles ont fait « aussi bien et peut-être mieux que les hommes » c’est parce qu’elles voulaient être présentes dans la guerre pour mettre à bas tous les préjugés masculins. Il n’était donc : « pas question de manifester un quelconque mécontentement puisqu’il ne fallait surtout pas contenter les hommes ».
L’intégration c’est aussi le contact difficile avec les hommes qui va parfois de l’ignorance à la suspicion et au mépris.
Ces femmes sont d’abord affectées par la méfiance, l’ignorance et l’incorrection des hommes. Les difficultés et les mesquineries rencontrées à cette époque, pèsent d’autant plus dans leur discours qu’elles savaient que ces problèmes allaient se poser mais elles s’attendaient à des efforts de compréhension plus soutenus de la part de leurs collègues masculins. Elles utilisent des termes forts pour qualifier la qualité de leur relation comme : la jalousie, la froideur, la bêtise. Elles parlent de rapports de force, de combat de tous les jours.
Elles sont également révoltées par certaines paroles, certains propos. Elles sont surprises, par exemple, de constater que leurs collègues leur dénient le sens de la camaraderie[xxii]. Enfin, elles sont très critiques vis-à-vis d’une certaine hypocrisie qui consiste de la part de l’institution, à ne pas vouloir admettre la présence des femmes dans l’armée et à ne surtout pas l’avouer[xxiii]. C’est de l’ensemble des personnels dont elles parlent, mais cependant elles mentionnent que les réticences étaient plus marquées chez les officiers.
C’est cette non considération, cette non acceptation de la part de tous les personnels qui les poussent à accentuer, pour certaines, leur féminité et, pour d’autres, à repenser leur façon d’être et à se masculiniser[xxiv].
Ce sont des remarques explicites comme : « Vous êtes une femme, vous ne savez pas ce qu’est la guerre. » qui les poussent à se battre[xxv]. Elles sont pour la plupart fatiguées de devoir constamment justifier leur rôle.
Ces volontaires ne sont pas acceptées en tant que femmes et encore moins en tant qu’officiers[xxvi], en tant que militaires détenteurs d’un commandement. Une femme officier d’encadrement doit avoir du tact, lorsqu’elle donne des ordres. L’une d’elles témoigne et résume ce type de relation hiérarchique : « A partir du moment où une femme a un certain grade, il faut un peu de diplomatie parce que vous ne ferez jamais admettre à un homme que vous êtes son chef de service. J’avais plusieurs sous-officiers masculins et des adjudants-chefs chevronnés, c’était compliqué. Je savais que tout cela leur était très pénible, pourtant j’étais capitaine et eux adjudants-chefs, mais ils ne l’admettaient pas. ».
Un petit nombre estime n’avoir jamais eu de problème avec les hommes, qu’ils ont accepté leur position, que c’étaient de très bons camarades et qu’il n’y avait aucune ambiguïté dans les relations. Mais ces quelques femmes mentionnent cependant qu’elles travaillaient uniquement au contact des infirmiers, des médecins ou des équipages. Cela peut s’expliquer par le fait que leur position était basée sur le modèle médecin-infirmière, modèle conçu sur la relation conjugale traditionnelle.
Les contacts avec leurs collègues n’étaient pas toujours conflictuels et passaient inévitablement par une phase d’approche plus intéressée. Il était donc indispensable d’avoir l’esprit large et surtout de supporter le regard et les propos des hommes empreints de sous-entendus[xxvii] : « La fierté féminine est confrontée à un jeu très particulier de la part des hommes et nous étions donc obligées d’être rigides et sévères, c’était obligatoire. ». Rigides parce que ces hommes qui papillonnaient regardaient plutôt leurs jambes que leurs qualités ; sévères, parce que ces femmes étaient considérées comme des « récompenses » pour les guerriers. Ainsi, ce qui les a profondément marqué durant leur engagement, c’est la manière de procéder de certains militaires et notamment ces obligations d’aller au bal, de participer aux amusements avec les hommes, parce que c’était bon pour le moral des troupes. Mais aussi, paradoxalement, ce qui les a choqué, c’est cet encadrement rigide perçu comme du paternalisme déplacé et surtout ce manque de confiance (toujours chaperonnées et suivies par l’aumônier). Donc, ces femmes étaient à la fois considérées comme des « offrandes » et des personnels dangereux susceptibles de « salir la tenue » qu’il fallait surveiller et encadrer[xxviii].
Afin de clôturer et de résumer cette partie, il est essentiel de parler des impressions recueillies sur les deux débarquements qu’elles ont effectués en Corse et en Provence. Pour le premier, parce que les américains et les anglais n’embarquaient jamais les troupes féminines, seuls les hommes et les bagages sont partis. Elles ont donc pris l’avion pour débarquer à Ajaccio. Elles ont éprouvé alors un sentiment de mise à l’écart très désagréable. En revanche, elles ont débarqué sur la plage de Saint-Raphaël avec les Liberty-ship. La traversée s’est passée dans les cales verrouillées des bateaux car les hommes étaient terriblement excités et voulaient défoncer les portes. Les officiers en assuraient la garde et la protection. Ces épisodes résument la méfiance, la peur et les débordements provoqués par la présence de ces femmes[xxix].
Dans cette difficile intégration il y a aussi la part de la mauvaise réputation, de cette image qui colle historiquement à la femme militaire
Une des difficultés majeures pour ces femmes a été de supporter le jugement négatif de leurs collègues masculins. En effet, on estime à cette époque, qu’une femme soignante qui porte l’uniforme est une femme à soldats[xxx], un élément qui, s’il n’est pas strictement encadré, va perturber la bonne marche de la section. En un mot, tout cela n’est pas convenable et va à l’encontre des principes de moralité qui sont à l’origine de la société militaire[xxxi]. Lorsqu’elles s’engagent, elles savent qu’elles ne seront acceptées ni par les hommes, ni par les femmes, ce qui va donc les inciter à être vigilantes[xxxii]. Elles doivent donc effacer tout ce qui est susceptible de charmer et de séduire[xxxiii].
Ces femmes ont également été obligées de supporter une certaine animosité, un certain mépris de la part de la population, d’où un sentiment pénible de double rejet[xxxiv]. Lorsqu’elles parlent des débarquements, lorsqu’elles relatent les contacts qu’elles ont eu avec les différentes populations rencontrées, elles utilisent les expressions suivantes : population désagréable, accueil froid, remarques injurieuses, mépris total.
Mais, si elles regrettent les jugements de certaines personnes, c’est surtout une mentalité, une ambiance, un système idéologique qu’elles critiquent. Leur position était donc inconfortable : très mal acceptées par les militaires, très mal vues par la société et oubliées par l’institution.
En ce qui concerne le commandement direct masculin, les propos sont nuancés. La plupart estime que les rapports au travail sont différents avec les subalternes et avec les officiers. Les contacts avec ces derniers sont moins difficiles parce qu’ils sont plus courtois. Mais, en revanche, l’incompréhension est la même lorsqu’ils assument leur rôle de chef militaire. Ils sont désespérés par le fait de devoir commander à des femmes, probablement parce que cette fonction leur semble dévalorisante. Certains n’hésitent pas à donner intentionnellement des consignes difficiles à exécuter dans le but d’éprouver ces personnels. Elles obéissent donc car il n’est pas question qu’elles fassent plaisir à ces hommes qui pratiquent un jeu malsain afin de les tester et de les provoquer. Ce n’est donc plus d’ignorance ou de mépris dont elles parlent, c’est de rapport de force.
Pour les hommes, elles représentent encore la séductrice, la tentatrice, celle qui provoque et le fait toujours dans le but de nuire.
Ces femmes, 40 ans après restent partagées entre la déception et la fierté.
Il y a beaucoup d’amertume, d’écoeurement et parfois de colère dans les propos de ces femmes lorsqu’elles expliquent la sortie du conflit et les différentes politiques menées sur leur statut[xxxv]. Elles s’expriment toujours très franchement, avec honnêteté. Elles parlent d’espoirs déçus[xxxvi], d’utilisation abusive, de marques de mépris et d’oubli[xxxvii]. Si elles gardent d’excellents souvenirs du travail effectué, elles sont déçues par les prises de décision qui ont marquées cette période[xxxviii]. Déçues tout d’abord par le « semblant de statut » qui leur a été proposé. Déçues également par le système d’avancement et de promotion mis en place à partir de la fin du conflit[xxxix]. Déçues ensuite parce qu’ayant les mêmes droits et les mêmes obligations que les hommes elles n’avaient pas la même solde[xl]. Déçues enfin et surtout par le manque de reconnaissance et les injustices constatées lors de l’attribution des médailles[xli]. Elles parlent souvent de la Croix de guerre, décoration qui, pour elles, résume le mieux leur engagement dans ce conflit. Elles font également remarquer que lors de leur engagement, elles ne savaient pas ce qu’était une décoration, mais elles ont vite compris, tout au long de leurs expériences, que cette marque de reconnaissance extérieure pouvait leur permettre d’être valorisées et d’exister au sein de l’institution. Mais elles sont toutes unanimes pour dire qu’elles se considèrent comme des pionnières. Pour elles, leur passage a permis entre autre, une avancée sociale, une reconnaissance au sein des armées, puisque « les hommes se sont fait à l’idée de nous avoir à côté d’eux ». Elles expliquent que leur engagement a permis de clarifier les choses et a aidé à rendre la vie plus facile à celles qui allaient prendre la relève.
L’évolution du statut : 35 ans de régression et de stagnation
Nous avons essayé de faire ressortir les mesures prises par les armées entre 1945 et la fin des années 70 dans le but de comprendre pourquoi certains personnels féminins interviewées se sont senties injustement traitées et non reconnues par l’institution. Les quelques idées qui vont suivre sont toutes tirées des textes officiels à l’origine de la mise en place des statuts concernant l’engagement du personnel féminin et permettent de confirmer les propos des témoins.
Le statut de 1942, montre cette volonté de la part de l’institution de ne pas « militariser » le corps des volontaires féminines. Il n’est pas question « d’assimiler » les femmes. A l’issue du conflit, l’armée donne l’impression de vouloir se débarrasser de ce personnel encombrant. Ainsi, la réduction des effectifs va toucher significativement ces volontaires. Dans la même veine, et dans le but de stériliser le corps des personnels féminins, la spécialité encadrement est supprimée puisque « l’armée ne veut que du personnel d’exécution ». En 1945, les effectifs totaux se résument à 500 femmes dans l’Armée de l’air, 500 femmes qui vont rester sans statut officiel pendant 6 ans. Lorsque l’on met en place celui de 1951, on le fait avec la volonté de pouvoir maîtriser la carrière de ces personnels. Tout d’abord c’est un statut hybride qui confirme l’élimination des responsabilités, ensuite il va permettre « d’étouffer » toute volonté de progression dans la carrière en instaurant un grade maximum (commandant). Il spécifie également que « les femmes n’ont pas d’autorité hiérarchique sur les hommes et ne peuvent donc commander qu’à des femmes ». Le renouvellement de contrat doit désormais se faire devant une commission donc, il y a précarité du statut. Le système est restrictif et autobloquant et entraîne un attrait très limité pour la carrière. Les échelles de solde sont très difficiles à atteindre et au final les femmes mettent deux fois plus de temps que les hommes pour avancer. Enfin, dans le but de singulariser ce corps, l’appellation des grades ne correspond plus au système militaire mais au système de la fonction publique avec des assimilations.
Quelques améliorations vont apparaître en 1965, sans que cela soit significatif. On peut parler de mesures artisanales, de système D, afin que certaines injustices puissent être gommées. Ainsi, certains postes de sous-officiers masculins sont gagés afin de les donner à des femmes. Mais tout cela reste des volontés individuelles et les effets sont minimes. Le reste ne change pas.
A partir de 1968 il y a des mesures de rattrapage, les échelles de solde changent, mais il reste quelques ombres au tableau notamment en ce qui concerne les renouvellements des contrats toujours aussi draconiens. Il y a aussi une volonté de ne pas toucher à la limite d’âge puisque cela permet d’engendrer des blocages dans les carrières.
Le statut de 1972, est mis en place « à la sauvette ». On en profite pour dégager certains cadres. Il y a, certes, assimilation, mais rien ne change sur le déroulement de carrière. Tout est géré avec la règle des pourcentages par spécialité et la règle des décrets par armée.
Donc, en 35 ans, c’est réellement une volonté de ne pas intégrer les femmes, de ne pas leur donner de responsabilités, de les limiter à certains grades, de pouvoir gérer leur carrière grâce à une main mise totale sur la progression.
60 ans après : toujours les mêmes perceptions et les mêmes déceptions
Après analyses des propos recueillis dans les dernières études sur le personnel féminin[xlii], nous en sommes arrivés aux conclusions suivantes :
Les motivations à l’engagement sont identiques 60 ans après et sont liés à une forte tradition familiale, une connaissance du milieu, une idéalisation de l’image du père, une envie très forte de prendre la relève. Il y a aussi ce besoin de s’affranchir de la tutelle familiale, cette volonté de rompre avec la routine, de s’évader tout en travaillant dans un milieu sécurisant. Elles ont aussi le sentiment d’être ou d’avoir été des pionnières, d’avoir essuyé les plâtres.
Elles s’offusquent également lorsqu’elles parlent de cette camaraderie qui ne peut caractériser que les hommes. Elles affirment qu’ils véhiculent sciemment l’idée que les femmes sont individualistes.
Les problèmes liés à la séduction, à la tenue, à ce jeu des identités masculines et féminines auquel il faut constamment faire attention, sont toujours autant envahissants. D’où ces difficultés de rester femmes et d’adhérer aux valeurs masculines d’où ces préjugés, certes plus voilés mais qui perdurent, à savoir, la femme dans les armées n’est-elle pas une femme dépravée et immorale ?
Elles perçoivent les mêmes difficultés lorsqu’il faut commander à des hommes ou lorsqu’il faut être commandée par des hommes. Elles expliquent qu’être officier, c’est entrer directement dans le monde viril du commandement. Le pouvoir et l’autorité se déclinent toujours au masculin.
Elles n’ont toujours pas le droit à l’erreur, car elles savent « qu’elles vont être jugées ». Elles doivent gagner leur place, avoir un comportement exemplaire pour être estimées. Si l’une d’entre elles arrive à « passer entre les mailles du filet » elle sera qualifiée d’exceptionnelle afin de bien montrer qu’elle doit rester l’exception.
Elles s’estiment également moins carriéristes que les hommes et comme en 1945, elles sont prêtes à mettre cette carrière entre parenthèses pour les besoins de la famille. Ici c’est le sentiment de culpabilité qui domine parce que la société leur rappelle toujours que le travail des femmes n’est pas prioritaire, retourner au foyer est donc un retour naturel ; elles sont là à titre de renfort.
Enfin, les frustrations portant sur la non reconnaissance des sacrifices, l’avancement et l’attribution des médailles sont identiques.
La perception n’a donc pas significativement changé et pourtant 60 années séparent ces deux populations (générations).
Commandant ® Dr. Christian Brun
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SOURCES ORALES
SHD/DITEEX Interview n° 86 : Mme Lilia DE VANDEUVRE
SHD/DITEEX Interview n° 134 : Mme Ida ROSSI-GENTY
SHD/DITEEX Interview n° 190 : Mme Anne-Marie IMBRECQ
SHD/DITEEX Interview n° 221 : Mme Jacqueline DELACHAUX née PELLETIER-D’OISY
SHD/DITEEX Interview n° 243 : Mme Georgette Feral
SHD/DITEEX Interview n° 269 : Mme Germaine VINCIGUERRA
SHD/DITEEX Interview n° 270 : Mme Renée PICOT-ROCHARD
SHD/DITEEX Interview n° 291 : Mme Lucienne ORTOLI
SHD/DITEEX Interview n° 294 : Mme Nelly LAINVILLE (Madame LEMAIRE)
SHD/DITEEX Interview n° 297 : Mme Germaine GINER
SHD/DITEEX Interview n° 298 : Mme Madeleine PERIGAULT
SHD/DITEEX Interview n° 302 : Mme Monique DELAMAIN-GIRAUD
SHD/DITEEX Interview n° 306 : Mme Josiane MATHERON-CLAUSSE
SHD/DITEEX Interview n° 312 : Mme Suzanne CASTELET épouse CHABERT
SHD/DITEEX Interview n° 312 : Mme Brigitte FUMAROLI
SHD/DITEEX Interview n° 363 : Mme Germaine L’HERBIER-MONTAGNON
SHD/DITEEX Interview n° 382 : Mme Colette PROST-SCHOLLE
SHD/DITEEX Interview n° 402 : Mme Monique MARESCOT DU THILLEUL
SHD/DITEEX Interview n° 415 : Mme Yvonne LE MENAGER
SHD/DITEEX Interview n° 567 : Mme Nicole VINCENT-LOUIS
SHD/DITEEX Interview n° 657 : Mme Aliette FLANDIN-CASSE
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[i] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 124.
[ii] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 5.
[iii] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 4.
[iv] FRIANG Brigitte, Regarde-toi qui meurs, une femme dans la guerre, Robert Laffont, Paris, 1972, p. 34.
[v] RAPHEL Christian, (sous la dir.), Soutien des personnels militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leur famille, Les Documents du C2SD, Paris, 2002, n° 51, p. 9.
[vi] GODINEAU Dominique, De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française, CLIO, Armées, n° 20/2004, p. 58.
[vii] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 127.
[viii] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 113.
[ix] RAPHEL Christian, (sous la dir.), Soutien des personnels militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leur famille, Les Documents du C2SD, Paris, 2002, n° 51, p. 9.
[x] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 20.
[xi] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 113.
[xii] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 10.
[xiii] RAPHEL Christian, (sous la dir.), Soutien des personnels militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leur famille, Les Documents du C2SD, Paris, 2002, n° 51, p. 9.
[xiv] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 51.
[xv] L’HERBIER-MONTAGNON Germaine, Cap sur une étoile, Edition Subervie, Rodez, 1961, p. 29.
[xvi] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 6.
[xvii] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 51.
[xviii] CAIRE Raymond, Les femmes militaires des origines à nos jours, Les Editions Lavauzelle, Paris-Limoges, 1981, p. 77.
[xix] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 141.
[xx] FRIANG Brigitte, Regarde-toi qui meurs, une femme dans la guerre, Robert Laffont, Paris, 1972, p. 42.
[xxi] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 128.
[xxii] D’ASSAILLY Gisèle, S.S.A., Journal d’une conductrice de la Section Sanitaire Automobile, René Julliard, Paris, 1945, p. 53.
[xxiii] JEAN-DARROUY Lucienne, Les Françaises dans la guerre, Vie et mort de Denise Ferrier, Georges Dinesco, Alger, 1945, p. 28.
[xxiv] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 6.
[xxv] BOURDIEU Pierre, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 14.
[xxvi] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 32.
[xxvii] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 127.
[xxviii] CAIRE Raymond, Les femmes militaires des origines à nos jours, Les Editions Lavauzelle, Paris-Limoges, 1981, p. 122.
[xxix] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 38.
[xxx] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 20.
[xxxi] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 11.
[xxxii] JEAN-DARROUY Lucienne, Les Françaises dans la guerre, Vie et mort de Denise Ferrier, Georges Dinesco, Alger, 1945, p. 65.
[xxxiii] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 39.
[xxxiv] D’ASSAILLY Gisèle, S.S.A., Journal d’une conductrice de la Section Sanitaire Automobile, René Julliard, Paris, 1945, p. 236.
[xxxv] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 8.
[xxxvi] PERROT Michèle, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998, p. 368.
[xxxvii] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 4.
[xxxviii] CAIRE Raymond, Les femmes militaires des origines à nos jours, Les Editions Lavauzelle, Paris-Limoges, 1981, p. 123.
[xxxix] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 41.
[xl] CAIRE Raymond, Les femmes militaires des origines à nos jours, Les Editions Lavauzelle, Paris-Limoges, 1981, p. 77.
[xli] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 24.
[xlii] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41.
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